Réunis au Palais Bourbon pour un colloque organisé par L’Hémicycle, industriels, responsables publics et experts ont dressé un même constat : les matières premières critiques ne sont plus un sujet de compétitivité, mais de souveraineté et de contrôle, dans un contexte où la Chine a désormais verrouillé toute la chaîne. Face à ce basculement, tous appellent à changer de logiciel : articuler l’ensemble de la chaîne de valeur, engager l’amont, l’aval et l’État, et se doter des outils d’une économie de pénurie.
Trois semaines après le Sommet du G7 d’Évian, industriels, experts, investisseurs et pouvoirs publics se sont retrouvés au Palais Bourbon, salle de la Questure, autour du thème « Consolider notre souveraineté industrielle. Minerais, métaux critiques, de l’accès à la ressource aux usages : quelle stratégie pour les vingt prochaines années ? ». Accueilli par le député Christophe Naegelen, le colloque a réuni le ministre délégué chargé de l’Industrie Sébastien Martin, la présidente-directrice générale d’Eramet Christel Bories, le Group Corporate Affairs Vice-President d’Imerys Vincent Dufief, le président de l’A3M Raphaël Rëy et le chercheur de l’École de guerre économique Arnaud de Morgny. Le délégué interministériel aux minerais critiques Benjamin Gallezot, en déplacement en Inde, s’est adressé aux participants par message vidéo.
Le Sommet d’Évian, un changement d’échelle En ouverture, Sébastien Martin, ministre délégué chargé de l’Industrie, a rappelé que la question des matières premières critiques est devenue « un outil d’influence diplomatique » : la Chine peut décider du jour au lendemain, via ses licences d’exportation, de suspendre les livraisons de terres rares et de métaux critiques, mettant en difficulté des chaînes de valeur entières. C’est dans ce contexte que le G7 d’Évian, du 17 juin, prend une portée particulière. Au-delà des 195 projets identifiés pour 64 milliards d’euros d’investissements annoncés dans les chaînes de valeur des minerais critiques, les sept grandes puissances les plus industrialisées se sont accordées pour ne plus dépendre à plus de 60 % d’un seul acteur, alors que la Chine représente aujourd’hui, sur de nombreux métaux, 85 à 86 % de l’offre, principalement du fait du raffinage. Des outils communs, qui restent à définir, seront mis en place pour y parvenir.
Le ministre a articulé la réponse française autour de trois niveaux : le Critical Raw Materials Act européen, qui a identifié une liste de métaux stratégiques et fixé un objectif de 10 % d’extraction sur le sol européen ; la diplomatie des minerais, portée au niveau national par la DIAMMS (délégation interministérielle aux approvisionnements en minerais et métaux stratégiques), qui contractualise des relations renforcées avec les pays producteurs ; et la reconstruction d’outils industriels de raffinage, avec la montée en puissance de Solvay à La Rochelle, le projet Caremag porté par Carester à Lacq pour le recyclage et le raffinage de terres rares, et MagREEsource à Grenoble sur les aimants permanents. Sébastien Martin a également confirmé avoir autorisé des carottages en Bretagne, assumant le choix politique de la prospection sur le sol national malgré les réticences locales.
« La question des matières premières critiques est devenue un outil d’influence diplomatique. Pouvoir compter sur des entreprises françaises, dans lesquelles l’État est d’ailleurs actionnaire, pour accompagner la diversification de nos ressources en métaux critiques, c’est un atout de plus dans la manche de la France et de l’Europe. » Sébastien Martin, ministre délégué chargé de l’Industrie
Les Français attendent un État stratège Réalisée par Norstat pour L’Hémicycle auprès d’un millier de Français représentatifs, l’étude « Les Français et les matières premières stratégiques » montre que le sujet est sorti du cercle des experts. Les deux tiers des Français jugent la France trop dépendante de l’étranger pour ses matières premières stratégiques ; ils identifient la Chine comme le principal rapport de force et ressentent une perte d’influence française dans les pays producteurs.
Les attentes sont nettes : 73 % souhaitent soutenir l’activité minière (en France ou à l’étranger) et relancer l’industrie de raffinage française (41 % pour la relance du raffinage, 33 % pour l’activité minière soutenue à l’étranger, 31 % pour l’activité minière sur le sol français) ; 67 % attendent un soutien financier public (prêts, garanties ou prises de participation) ; 60 % demandent une protection juridique renforcée des entreprises stratégiques ; 54 % appellent à une coordination accrue entre alliés et 47 % à des normes communes de traçabilité. Seuls 6 % défendent encore l’idée du laisser-faire de marché.
« Le sujet des matières premières stratégiques sort du cercle des experts et s’installe comme un enjeu d’opinion. Les Français ne demandent pas seulement un État régulateur, mais un État capable d’agir, de financer et de protéger lorsque des actifs jugés stratégiques sont en jeu. » Raphaël Clave, directeur général de Norstat
Eramet : un accès direct à trois filières souveraines Présente sur trois continents (manganèse au Gabon, nickel en Indonésie, lithium en Argentine, sables minéralisés, titane et zircon, au Sénégal), Eramet est l’une des rares entreprises minières et métallurgiques européennes intégrées. Son raffinage est majoritairement implanté en Europe et aux États-Unis, sur des filières qui alimentent la transition énergétique (cathodes NMC des batteries lithium-ion, cobalt issu des lignes nickel) et, via le manganèse, les aciers renforcés utilisés notamment par la défense.
Sa présidente Christel Bories a d’abord recadré le rapport de force : la Chine n’a pas seulement pris de l’avance, elle exerce un contrôle. Elle raffine en moyenne 70 % des métaux mondiaux, extrait directement ou indirectement 50 à 60 % des ressources, et raffine 80 à 90 % des métaux les plus critiques. Ce contrôle a été bâti méthodiquement, plan quinquennal après plan quinquennal, à coups de prises de participations agressives : 300 milliards de dollars investis par la Chine dans des mines hors de son territoire, dont 33 milliards pour la seule année 2025. À l’aune de ces montants, les 64 milliards d’euros du G7 d’Évian donnent la mesure du rattrapage nécessaire. L’objectif de 10 % d’extraction européenne inscrit dans le CRMA acte, en creux, que 90 % des approvisionnements resteront importés : disposer d’entreprises capables d’opérer à l’étranger, avec des partenariats dans des pays riches en ressources, devient dès lors un actif de souveraineté.
Christel Bories a également pointé un blocage structurel européen : le financement d’un projet minier y est conditionné à la signature d’un contrat d’offtake avec un industriel de l’aval. Or une mine met dix à quinze ans à produire, et un constructeur automobile ne raisonne pas à cet horizon. La Chine, elle, a saisi les gisements dès leur identification ; les États-Unis appliquent la même logique en Australie et ailleurs. Le modèle américain de Mountain Pass est à cet égard éclairant : c’est le département de la Défense, et non les industriels de l’aval, qui a débloqué le projet, via un contrat de dix ans à prix garanti. Ce type d’outil, joint à des prix planchers protégeant des dumpings orchestrés depuis la Chine (qui ont fragilisé la raffinerie Solvay de La Rochelle), à des quotas et à des exigences de contenu local, constitue la boîte à outils dont l’Europe a besoin.
Eramet apporte deux atouts complémentaires. Le premier est technologique : le groupe exploite en Argentine la seule technologie d’extraction directe du lithium propriétaire non chinoise à fonctionner à l’échelle industrielle (60 % des ressources mondiales de lithium se trouvent dans le triangle Argentine-Chili-Bolivie). Le second est normatif : Eramet applique ses propres standards environnementaux et sociétaux partout dans le monde, sans s’aligner sur les normes locales. Ce que ces standards apportent au client, ce n’est pas un prix plus compétitif, c’est une chaîne d’approvisionnement sécurisée, tracée, échappant au contrôle d’une puissance tierce.
« Les matières premières ne sont plus un sujet de compétitivité, mais de souveraineté et de contrôle. Nous n’offrons pas quelque chose de plus compétitif : nous offrons quelque chose de plus sécurisé, qui n’est pas sous l’emprise d’une autre puissance. Il faut changer de logiciel, et l’aval doit prendre ses responsabilités : la mine, c’est le temps long, et le temps long relève des stratégies étatiques. » Christel Bories, présidente-directrice générale d’Eramet
Imerys : rouvrir une chaîne de valeur française du lithium Leader mondial des spécialités minérales pour l’industrie, présent dans 50 pays sur 150 sites, Imerys s’apprête, avec le projet EMILI, à produire pour la première fois un métal. Vincent Dufief a détaillé un gisement de lithium situé dans l’Allier, sous une carrière de kaolin, qualifié à l’issue de 100 millions d’euros d’études géologiques et sismiques comme l’un des cinq plus gros gisements de lithium en roche dure d’Europe, avec une teneur supérieure à 1 %. La production visée est de 34 000 tonnes d’hydroxyde de lithium par an, soit l’équivalent des besoins de 700 000 véhicules électriques.
Conçu dès l’origine pour être acceptable (mine souterraine, transport maîtrisé, débat public sous l’égide de la Commission nationale du débat public), le projet a bénéficié du crédit d’impôt industrie verte, de subventions européennes de l’Innovation Fund et d’une prise de participation en equity de 50 millions d’euros de la Banque des Territoires, dont la valeur va, selon Vincent Dufief, bien au-delà du financement : elle rassure les autres investisseurs sur le sérieux du projet. Vincent Dufief a également plaidé pour l’inscription, dans l’Industrial Accelerator Act européen, de seuils contraignants de lithium extrait, raffiné et recyclé en Europe, l’ambition affichée du CRMA ne se traduisant aujourd’hui par aucune obligation concrète. Il a enfin alerté sur les processus en cours de classification du lithium comme produit dangereux, qui rendraient les batteries en fin de vie non recyclables et anéantiraient l’effort de réindustrialisation.
La filière appelle un cadre stable et lisible Raphaël Rëy, président de l’A3M (Alliance des minerais, minéraux et métaux), qui fédère l’ensemble de la filière, a salué le G7 d’Évian comme une prise de conscience, tout en listant les outils qui restent à consolider : garanties publiques d’achat, prix planchers, stocks stratégiques et conditions de bancabilité des projets. L’engagement des donneurs d’ordres (automobile, aéronautique, nucléaire) auprès de la filière est présenté comme un levier décisif pour sécuriser les approvisionnements.
L’urgence est illustrée par le tungstène : 78 % de ce métal vient de Chine, qui a décidé, au titre de la dualité des usages civils et militaires, de ne plus livrer. Or l’ensemble des pièces usinées pour les véhicules, la mobilité et l’énergie sont fabriquées avec des outils en carbure de tungstène. Dans quelques mois, l’industrie européenne pourrait ne plus être en mesure de produire ces pièces.
Ce diagnostic a été conforté par le message vidéo de Benjamin Gallezot, délégué interministériel aux minerais critiques, rappelant que 7 milliards d’euros ont d’ores et déjà été mobilisés sur le raffinage et la transformation, et qu’une vingtaine de partenariats internationaux sont en cours de déploiement. Sa formule résume la doctrine : la souveraineté n’a jamais signifié autarcie, mais construction d’un portefeuille diversifié, articulant un socle national et européen et une vingtaine de partenariats internationaux.
Se réarmer face à la guerre économique En conclusion, Arnaud de Morgny, chercheur à l’École de guerre économique, a proposé un cadre analytique. Nous sommes sortis d’une économie d’abondance pour entrer dans une économie de pénurie, objective ou orchestrée. La Chine y déploie ce qu’il appelle une allocation stratégique de l’offre : sur le tungstène, elle contrôle 30 % des réserves mondiales, 50 % de la production et 90 % du raffinage et de la fabrication de carbure de tungstène, et décide, pour des raisons extra-économiques, à qui elle vend. Elle pratique par ailleurs des logiques de respiration (ouverture des vannes, effondrement des prix, faillite des concurrents, puis restriction), responsables des difficultés rencontrées par la raffinerie de La Rochelle. Arnaud de Morgny a plaidé pour un changement de paradigme : ne plus raisonner en traités de libre-échange, mais en clauses de garantie de fourniture négociées d’État à État. Il a également appelé à distinguer, au niveau français, le critique du stratégique, et à en tirer des conséquences juridiques concrètes, la seule liste européenne de criticité ouvrant aujourd’hui des droits à financement sans emporter de protection contre l’instrumentalisation du contentieux. Il a enfin rappelé qu’un matériau non listé peut être stratégique : le caoutchouc, oublié des listes, conditionne pourtant la totalité de la mobilité, y compris militaire.
« Il faut changer de paradigme : ne plus réfléchir en traités de libre-échange, mais en clauses de garantie de fourniture. C’est l’État, dans le cadre de sa diplomatie générale, qui négocie avec d’autres États. C’est le retour du bilatéral. Si on ne revient pas aux négociations diplomatiques bilatérales, on regardera passer les trains, et ce seront nos trains de minerais qui iront ailleurs. » Arnaud de Morgny, École de guerre économique
Une même conviction : la souveraineté se joue sur toute la chaîne Au terme de la matinée, un consensus s’est dégagé entre représentants de l’État, industriels, filière et experts. La sécurisation des minerais critiques ne peut reposer sur un seul levier. La France et l’Europe doivent simultanément diversifier leurs approvisionnements, renforcer leurs capacités d’exploration, d’extraction, de raffinage, de transformation et de recyclage, consolider les entreprises capables d’investir sur le temps long, et se doter d’outils coercitifs (prix planchers, quotas, contenu local, contrats d’achat garantis, clauses diplomatiques bilatérales) pour peser dans une économie de pénurie où le libre-échange n’est plus la règle.

