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Pacte Papin : acheter son entreprise ne suffit pas à la sauver

Par Marvin Ndiaye, chef d’entreprise, expert de la croissance des PME et fondateur du cabinet ULTRA Paris.

Une réforme qui oublie l’essentiel

D’ici 2030, près de 370 000 entreprises pourraient être à transmettre en France, alors que seules 37 000 transmissions ont été recensées en 2024. Derrière cet écart se joue l’avenir de milliers de PME, de leurs salariés et de territoires entiers. Le pacte Papin, inscrit dans le projet de budget pour 2027, entend répondre à cette urgence en facilitant la reprise par les salariés. Il prévoit des droits d’enregistrement réduits, une fiscalité allégée pour certains cédants et un suramortissement pour encourager l’investissement, avec l’ambition de doubler les quelque 6 500 reprises réalisées chaque année par des salariés. L’initiative mérite d’être saluée, car dans une PME, celui qui connaît les clients, les équipes et les difficultés du quotidien est souvent le mieux placé pour assurer la continuité de l’activité. Le pacte présente pourtant une faiblesse majeure : il facilite l’acquisition de l’entreprise sans préparer celui qui devra la diriger, au risque de fragiliser ceux qu’il entend aider.

Un excellent chef d’atelier ne devient pas automatiquement un bon dirigeant, même après quinze ans passés à maîtriser son métier. Il peut n’avoir jamais négocié un crédit, construit un prévisionnel de trésorerie, bâti une stratégie commerciale ou pris une décision de licenciement. Du jour au lendemain, il devient pourtant responsable des salaires, des fournisseurs, des remboursements et de l’avenir de ses anciens collègues. Sa connaissance de l’entreprise est un atout considérable, mais elle ne remplace pas l’apprentissage du métier de dirigeant.

Le véritable risque commence après la signature

Un rachat irréprochable sur le papier peut vaciller dans les mois qui suivent. Le prix payé a souvent absorbé l’essentiel des ressources disponibles, et il suffit alors qu’un client historique cesse de commander ou que le cédant parte avec une partie des relations commerciales pour tout remettre en cause. Ces coups durs surviennent au moment même où commencent les remboursements bancaires, quand la trésorerie ne permet déjà plus d’absorber le moindre imprévu. Les politiques de transmission oublient trop souvent cette réalité : réussir à acheter une entreprise ne signifie pas être capable de la faire vivre. Le repreneur est pourtant entouré d’interlocuteurs compétents, mais leur mission s’arrête pour l’essentiel à la réalisation de l’opération. Le banquier examine le financement, l’avocat sécurise les actes et l’expert-comptable analyse les comptes, sans qu’aucun ne soit chargé de vérifier que le nouveau dirigeant saura traverser ses deux premières années.

Des dispositifs d’accompagnement existent, notamment au sein des réseaux spécialisés et des chambres consulaires, mais leur mobilisation reste inégale. Elle dépend encore trop souvent des moyens du repreneur et de sa connaissance des solutions disponibles. Or un salarié qui rachète pour la première fois son entreprise ne sait pas nécessairement identifier les compétences qui lui manquent. C’est pourtant à ce moment précis qu’il aurait besoin d’un regard extérieur, capable si nécessaire de lui déconseiller une acquisition trop risquée.

Un chèque accompagnement reprise pour sécuriser les deux premières années

Alors que le projet de budget est en cours d’examen au Parlement, le pacte Papin devrait intégrer par amendement un chèque accompagnement reprise. Financé par l’État, ce dispositif aurait pour objet de sécuriser le passage du statut de salarié à celui de dirigeant. Avant la signature, ce chèque financerait un audit indépendant portant sur la valorisation de l’entreprise, la solidité de son activité, son endettement et ses besoins de trésorerie. L’expert chargé de cette évaluation serait rémunéré quelle que soit l’issue de la vente, afin de pouvoir dire au repreneur qu’il ne doit pas acheter, ou pas à ce prix.

Le dispositif permettrait ensuite de préparer concrètement la prise de fonction, non par une formation théorique supplémentaire mais à partir des comptes, des équipes et des problèmes réels de l’entreprise. Une passation organisée avec le cédant garantirait en parallèle le transfert des relations commerciales et des informations essentielles à l’activité. Enfin, un accompagnement de vingt-quatre mois donnerait au nouveau dirigeant accès à un référent et à des expertises mobilisables au moment des décisions sensibles. Une tension de trésorerie, un investissement important, la perte d’un client stratégique ou une réorganisation des équipes sont autant de situations où un avis expérimenté peut éviter une erreur coûteuse.

Plafonné selon la taille de l’opération, ce chèque serait conditionné à des prestations vérifiables comme un audit écrit, un plan de trésorerie, un calendrier de passation et un suivi régulier. Le repreneur conserverait le libre choix de son accompagnateur parmi des professionnels qualifiés, car il ne s’agit pas de créer une nouvelle bureaucratie mais de rendre accessibles des compétences qui existent déjà. Son coût doit être mis en regard de celui d’une reprise qui échoue, avec ses emplois détruits, ses fournisseurs impayés et ses garanties publiques appelées. Le pacte devrait également imposer un niveau minimal de trésorerie après le rachat et conditionner une partie des avantages fiscaux du cédant à une passation effective, car une transmission ne s’arrête pas le jour de la vente.

La réussite du pacte se mesurera cinq ans après la reprise

Le pacte Papin a raison de vouloir confier les PME à ceux qui les font tourner chaque jour, mais c’est le nombre d’entreprises encore debout cinq ans plus tard qui dira s’il a réussi. Un salarié qui engage ses économies, sa caution personnelle et l’avenir de ses collègues attend davantage de l’État qu’une réduction de droits d’enregistrement. En l’incitant à racheter, la puissance publique lui doit aussi les moyens de tenir pendant les deux premières années, celles qui décident de la survie d’une reprise. Sans cet accompagnement, l’État n’aura pas sauvé des PME mais seulement aidé leurs salariés à racheter leur propre faillite.

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