Marchés : Le coût de l’Intelligence Artificielle
Par Grégoire KOUNOWSKI
Investment Advisor chez Norman K
Pendant trois ans, il suffisait aux géants de la tech d’annoncer des investissements dans l’intelligence artificielle pour être récompensés en Bourse. Ce n’est plus le cas. La saison des résultats du troisième trimestre marque un tournant : les investisseurs veulent désormais savoir quand ces dépenses rapporteront, et comment elles seront financées.
Alphabet en a fait l’amère expérience jeudi : l’action de la maison mère de Google a chuté de plus de 12% à l’ouverture de Wall Street. Ses investissements ont atteint 51,3 milliards de dollars sur le trimestre, et son flux de trésorerie disponible est devenu négatif, à -9,1 milliards, pour la deuxième fois seulement depuis son entrée en Bourse en 2004. Le groupe maintient un budget pouvant atteindre 205 milliards de dollars cette année, prévoit davantage en 2027, et recourt de plus en plus à la dette et aux marchés pour financer ses ambitions.
Meta illustre la même tendance. Au troisième trimestre, ses dépenses d’investissement ont bondi de 80% sur un an, quand son chiffre d’affaires progressait de 26%. C’est le dixième trimestre consécutif où les dépenses augmentent plus vite que les revenus. Le groupe a lui aussi affiché un flux de trésorerie négatif, et son action a reculé de près de 7% le jour de la publication.
Les investisseurs ne sanctionnent pas l’IA en bloc : ils distinguent ceux qui financent leurs ambitions par leurs propres revenus de ceux qui brûlent du cash. Microsoft en offre l’illustration. Ses investissements ont atteint 45 milliards de dollars au troisième trimestre, en hausse de 30% sur un an, mais en deçà des 50,7 milliards attendus par les analystes. Son flux de trésorerie disponible a reculé mais reste nettement positif. Alphabet a, lui, affiché un flux négatif de 9,1 milliards, bien plus que les 2,7 milliards anticipés. Résultat : le titre Microsoft évoluait quasiment à l’équilibre en début de séance jeudi, quand celui d’Alphabet plongeait.
Chez Alphabet, le cloud tient ses promesses, avec des revenus qui ont doublé à 30,7 milliards de dollars. Mais le marché s’est focalisé sur la recherche, cœur historique du groupe. Ses revenus n’ont progressé que de 12%, en deçà des attentes, et la direction a reconnu que les recherches en « mode IA » se monétisent moins bien que les liens traditionnels. L’IA, censée être un relais de croissance, menace ici directement la rentabilité du métier principal.
Cette exigence nouvelle des investisseurs s’explique d’abord par le niveau des valorisations. Les valeurs des semi-conducteurs restent en forte hausse depuis le début de l’année, mais elles évoluent nettement sous leurs sommets de juin. Le Nasdaq, qui avait largement distancé le S&P 500 jusqu’à fin septembre, a perdu l’essentiel de cette avance en octobre. Quand les cours intègrent déjà des années de croissance, la moindre déception se paie cher.
Le contexte de taux joue aussi. Aux États-Unis, la croissance reste vigoureuse et l’inflation élevée : la Réserve fédérale a maintenu ses taux mercredi, mais les marchés anticipent toujours une hausse en décembre. Or une part croissante des investissements dans l’IA est financée par la dette. Plus le crédit coûte cher, plus ces dépenses sont difficiles à justifier.
Même si la demande pour le cloud et les puces reste très forte, la phase où l’ensemble du secteur montait de concert semble révolue. Pour les investisseurs, trois critères prennent le dessus : la capacité à générer du cash malgré les investissements, la visibilité sur le retour de ces dépenses, et la solidité du financement. Dans ce marché plus exigeant, la diversification et la sélection redeviennent essentielles : les investisseurs ne se demandent plus qui investit le plus, mais qui en tirera réellement profit.
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