Kevin Warsh, IA et taux d’intérêt : nouvelle doctrine de la Fed ou pari risqué ?

L’évolution potentielle de la doctrine monétaire américaine autour de la candidature de Kevin Warsh à la présidence de la Réserve fédérale.
La possible nomination de Kevin Warsh marque un tournant intellectuel majeur dans la réflexion monétaire. Traditionnellement identifié comme un défenseur de la rigueur monétaire, il propose aujourd’hui une approche innovante : considérer l’intelligence artificielle comme un moteur structurel de productivité capable de contenir l’inflation sans recourir systématiquement à un resserrement des taux.
L’idée centrale est simple mais ambitieuse : si l’IA permet d’augmenter significativement la productivité et de réduire les coûts unitaires de production, alors la croissance potentielle de l’économie américaine pourrait progresser sans générer de tensions inflationnistes durables. La politique monétaire ne reposerait plus uniquement sur la modération de la demande, mais sur un pari assumé sur l’offre et le progrès technologique.
Pour les marchés financiers, ce changement de paradigme aurait des implications majeures. À court terme, il pourrait soutenir les actifs risqués, notamment les valeurs technologiques et les entreprises fortement exposées aux gains d’efficacité liés à l’automatisation. Sur le marché obligataire, un scénario de pentification de la courbe des taux est envisageable, avec des taux courts maîtrisés mais des rendements longs plus sensibles aux anticipations de croissance.
Le principal risque réside toutefois dans le calendrier. Si les gains de productivité liés à l’IA tardaient à se matérialiser, la Fed pourrait maintenir des conditions financières trop accommodantes face à une inflation persistante. Le risque d’erreur de politique monétaire augmenterait alors, avec à la clé un resserrement ultérieur plus brutal et une correction significative des marchés.
En résumé, la stratégie envisagée s’apparente à un pari technologique à l’échelle macroéconomique : si l’IA tient ses promesses, les États-Unis pourraient entrer dans un nouveau cycle de croissance prolongée. Dans le cas contraire, la volatilité redeviendra un facteur central d’allocation.
par Thomas Jaquet, Directeur France de Freedom24
Un paradoxe est apparu autour de la nomination éventuelle de Kevin Warsh à la tête du
Système fédéral de réserve. D’un côté, c’est un « faucon » classique qui a ouvertement
critiqué la Fed en 2025 pour ne pas avoir maintenu la stabilité des prix. De l’autre, sa
candidature est soutenue par une administration intéressée par « l’argent bon marché ».
À première vue, ces positions sont incompatibles. Cependant, Warsh propose en réalité une
nouvelle base intellectuelle pour la politique monétaire : la croissance de la productivité
grâce à l’IA comme bouclier déflationniste, permettant de maintenir des taux plus bas
sans risque de surchauffe.
Focus sur la productivité : modifier la courbe de l’offre
Le modèle classique de la Fed fonctionne avec la demande : si l’inflation augmente, les taux
sont relevés pour « refroidir » le marché. Mais Warsh mise sur l’offre.
Si l’IA générative augmente la productivité totale des facteurs, les entreprises produisent
plus pour le même coût. Les coûts de production baissent et le PIB potentiel augmente.
Dans ce paradigme, l’inflation peut être contenue non pas en « ralentissant » l’économie,
mais grâce à l’optimisation technologique. Au lieu de la courbe de Phillips classique, nous
obtenons un régime d’« économie à haute pression », dans lequel la Fed donne à
l’économie une chance d’accélérer, en comptant sur l’absorption technologique de l’inflation.
Pourquoi est-ce important : précédent historique
Depuis 2012, la Fed s’est fixée un objectif de 2 %. Warsh propose une nouvelle
interprétation : l’inflation peut être réduite non pas par une pénurie d’argent, mais par une
abondance de biens et de services.
Historiquement, cela rappelle « l’ère Greenspan » des années 1990. À l’époque, le
président de la Fed avait ignoré les appels à une hausse des taux, arguant que l’internet
avait changé la structure de l’économie. Il avait raison : les États-Unis ont connu une
décennie de croissance rapide avec une faible inflation. Warsh tente de répéter cette
manœuvre, en faisant de l’IA le principal argument pour maintenir des conditions financières
souples.
Ce que cela signifie pour les marchés (allocation d’actifs)
Si la Fed adopte cette doctrine et devient plus tolérante à l’égard des pics inflationnistes, les
marchés passeront à un mode d’optimisme à long terme :
- Actions : le régime « Goldilocks » soutiendra les valeurs de croissance et le secteur
technologique (en particulier les entreprises dont les coûts de main-d’œuvre sont
élevés, que l’IA peut optimiser). - Obligataire : on s’attend à une accentuation de la courbe des taux (courbe des taux
raide). Les taux courts restent bas, mais les rendements longs (10 ans et plus)
pourraient augmenter en raison des prévisions de croissance à long terme et des
primes d’inflation. - Capital-risque : la politique accommodante fournira des liquidités pour les
investissements à long terme dans l’innovation et les start-ups.
Risque principal : erreur politique et paradoxe de Solow
Le pari sur l’IA n’est pas un fait accompli, mais une hypothèse. C’est là que réside le piège
connu sous le nom de paradoxe de Solow : « Nous voyons des ordinateurs partout, sauf
dans les statistiques de productivité ». - Scénario optimiste : une croissance réelle de la productivité supérieure à 2,5 %
justifie des taux bas. Les marchés progressent grâce à une amélioration
fondamentale des marges. - Scénario pessimiste (erreur politique) : l’effet de l’IA est retardé (décalage de 5 à
10 ans) et la Fed a déjà assoupli sa politique. Il en résulte une inflation élevée et des
taux d’intérêt bas. Dans ce cas, la Fed devra « freiner » dans un contexte de bulle
déjà formée, ce qui entraînera la correction la plus douloureuse depuis des
décennies.
Implications pour les investissements
Les investisseurs doivent se préparer non pas à une hausse des taux d’intérêt, mais à une
volatilité accrue. À court terme, il s’agit d’un signal haussier pour les actifs risqués en
général, mais à moyen terme, le rôle des actifs défensifs va s’accroître.
Les investisseurs doivent tenir compte de trois points :
- La période de politique accommodante pourrait soutenir les actions, en particulier
les valeurs technologiques. - Si la croissance de la productivité est inférieure aux attentes, l’inflation reviendra sur
le devant de la scène. - La réponse de la Fed sera alors plus sévère que dans un cycle normal.
Dans un tel environnement, le rôle des instruments défensifs s’accroît : actifs protégés
contre l’inflation, matières premières et immobilier. Il est donc important pour les
investisseurs de trouver un équilibre entre risque et protection.
Éléments à surveiller (indicateurs clés de performance pour le succès de la stratégie
de Warsh) :
- Productivité du travail (BLS) : la croissance devrait être supérieure à 2 % par an.
- Coûts unitaires de main-d’œuvre : une baisse des coûts unitaires de main-
d’œuvre confirmera l’efficacité de l’IA. - Inflation d’équilibre : si les attentes du marché s’écartent de 2 %, le « crédit de
confiance » de Warsh sera épuisé.
Résumé :
Si la productivité augmente et que l’inflation diminue, la stratégie de Warsh fonctionne. Si la
productivité stagne et que l’inflation augmente à un rythme faible, nous sommes confrontés
à une « erreur politique » et le marché obligataire commencera à réagir vivement.
Conclusion
L’approche de Kevin Warsh est essentiellement une stratégie de capital-risque à l’échelle
nationale. Le régulateur parie que la technologie dépassera la planche à billets. Si ce pari
s’avère payant, les États-Unis connaîtront un nouveau supercycle de croissance. Dans le
cas contraire, les investisseurs seront confrontés à un retour brutal à la dure réalité, où
l’inflation sera à nouveau contenue par des taux d’intérêt élevés. Les années à venir seront
une période où la politique monétaire dépendra directement de la vitesse des progrès
technologiques plutôt que des cycles de consommation


